
Le Parc National des Calanques représente un sanctuaire de biodiversité marine unique en Méditerranée occidentale. Entre les falaises calcaires de Marseille et Cassis, cet écosystème exceptionnel abrite une mosaïque d’habitats marins où coexistent espèces endémiques méditerranéennes et organismes cosmopolites. La richesse biologique de ces eaux cristallines témoigne d’une évolution millénaire façonnée par les particularités géomorphologiques du littoral provençal. Des herbiers de posidonie aux grottes sous-marines, chaque milieu révèle une assemblée d’espèces parfaitement adaptées aux conditions locales, constituant un laboratoire naturel d’une valeur scientifique inestimable pour comprendre les dynamiques écologiques méditerranéennes.
Écosystèmes benthiques des fonds rocheux calcaires du parc national des calanques
Les substrats rocheux calcaires des Calanques constituent l’épine dorsale de la biodiversité marine locale. Ces formations géologiques, sculptées par l’érosion marine pendant des millions d’années, offrent une diversité de microhabitats exceptionnelle. La nature poreuse et fissurée du calcaire crée des anfractuosités qui servent de refuges à une multitude d’organismes benthiques. Cette architecture naturelle complexe favorise l’établissement de communautés biologiques stratifiées selon la profondeur et l’exposition à la lumière.
L’étagement bathymétrique de ces écosystèmes benthiques reflète l’adaptation progressive des espèces aux variations de luminosité, de courants et de température. Chaque strate révèle des assemblages spécifiques d’organismes fixés et mobiles qui interagissent dans un équilibre écologique délicat. Cette organisation tridimensionnelle des communautés marines transforme les fonds rocheux en véritables métropoles sous-marines où chaque espèce occupe une niche écologique précise.
Biocénoses à cystoseira amentacea et sargassum hornschuchii des étages infralittoral supérieur
Dans les premiers mètres sous la surface, les algues brunes Cystoseira amentacea et Sargassum hornschuchii forment des forêts sous-marines denses. Ces macroalgues structurantes créent un environnement tridimensionnel complexe qui abrite une faune diversifiée. Les thalles ramifiés de ces espèces offrent des surfaces de fixation pour les épiphytes et servent de nurserie pour de nombreux juvéniles de poissons. La productivité primaire de ces formations algaires soutient l’ensemble du réseau trophique de l’infralittoral supérieur.
L’association de ces deux espèces d’algues brunes caractérise les communautés photophiles de l’étage infralittoral des côtes méditerranéennes rocheuses. Leur distribution spatiale dépend étroitement des conditions hydrodynamiques locales et de la qualité de l’eau. Ces formations constituent des indicateurs biologiques précieux pour évaluer l’état de santé des écosystèmes côtiers face aux pressions anthropiques croissantes.
Peuplements sciaphiles à paramuricea clavata et eunicella singularis des tombants verticaux
Les parois verticales ombragées des Calanques hébergent des communautés sciaphiles dominées par les gorgones Paramuricea clavata et Eunicella singularis. Ces cnidaires coloniaux développent des structures arborescentes spectaculaires qui transforment les tombants rocheux en jardins de corail méditerranéens. Leur croissance lente
conditionne leur rôle d’ingénieurs d’écosystèmes : en filtrant les particules et en ralentissant les courants, ces véritables « forêts animales » favorisent la sédimentation fine et la fixation d’une multitude d’invertébrés sessiles. Les éventails de Paramuricea clavata, souvent rouges ou pourpres, se rencontrent à partir de 20–25 mètres de profondeur sur les tombants exposés aux courants, tandis que Eunicella singularis, de teinte plus claire, colonise aussi des pentes moins abruptes. Ensemble, elles structurent des peuplements sciaphiles qui comptent parmi les plus emblématiques de la biodiversité marine des Calanques.
La sensibilité de ces gorgones aux variations de température et à la turbidité en fait des bio-indicateurs précieux du changement climatique et des épisodes de pollution. Les épisodes de canicule marine en Méditerranée, désormais plus fréquents, ont déjà entraîné des mortalités massives de Paramuricea clavata dans plusieurs sites du Parc National des Calanques. Comprendre le fonctionnement de ces communautés sciaphiles, c’est donc aussi anticiper l’évolution future des paysages sous-marins et mieux adapter les mesures de protection, en particulier sur les sites de plongée les plus fréquentés où le contact involontaire des palmes peut causer des dégâts durables.
Faciès coralligène à mesophyllum alternans et lithophyllum stictiforme des plateaux immergés
Au-dessous des forêts de gorgones, entre 30 et 80 mètres de profondeur selon la clarté de l’eau, se développent les formations coralligènes, véritables récifs d’algues calcaires comparables, à l’échelle méditerranéenne, aux récifs coralliens tropicaux. Dans les Calanques, les faciès coralligènes dominés par les algues rouges encroûtantes Mesophyllum alternans et Lithophyllum stictiforme occupent les plateaux et rebords de canyon, comme ceux de Cassidaigne ou du Planier. En accumulant progressivement leur squelette calcaire, ces espèces bâtisseuses créent des reliefs complexes, ponctués de surplombs, de cavités et de mini-grottes qui multiplient les microhabitats disponibles.
Cette architecture tridimensionnelle accueille une biodiversité exceptionnelle : éponges massives, bryozoaires délicats, ascidies colorées, mais aussi oursins, étoiles de mer et une foule de petits crustacés cryptiques. Les « trottoirs » coralligènes se construisent très lentement, parfois moins de 1 millimètre par an, ce qui rend tout impact mécanique (ancre, chalutage illégal, filets traînants) particulièrement dommageable. Pour le plongeur attentif, ces plateaux coralligènes sont un véritable livre ouvert sur l’évolution de la biodiversité marine des Calanques, où chaque aspérité abrite un assemblage d’espèces différent.
Du point de vue écologique, ces faciès coralligènes jouent plusieurs rôles clés : ils accroissent la rugosité du fond, favorisant la fixation des larves, ils offrent des refuges contre la prédation et ils constituent des zones de reproduction pour de nombreux poissons et invertébrés. On estime qu’un mètre carré de coralligène peut héberger plusieurs centaines d’espèces différentes, ce qui en fait l’un des habitats les plus riches de Méditerranée. Préserver ces structures, c’est donc préserver un « capital » biologique accumulé sur des siècles, voire des millénaires.
Herbiers de posidonia oceanica et leurs épiphytes associés dans les anses protégées
Dans les anses abritées de Sormiou, Morgiou, Sugiton ou encore du Mugel, les herbiers de Posidonia oceanica forment de vastes prairies sous-marines qui s’étendent généralement de 1 à 30 mètres de profondeur. Cette plante à fleurs, endémique de Méditerranée, n’est pas une algue mais un véritable phanérogame marin doté de racines, de tiges (rhizomes) et de longues feuilles rubanées. En colonisant les fonds sableux et les zones de transition rocheux-sableux, la posidonie stabilise les sédiments et limite l’érosion côtière, tout en jouant le rôle de « poumon vert » de la biodiversité marine des Calanques grâce à une forte production d’oxygène.
Les feuilles de Posidonia oceanica sont rapidement colonisées par une communauté dense d’épiphytes : algues filamenteuses, hydroïdes, bryozoaires, petits foraminifères. Cette fine « forêt miniature » abrite une microfaune abondante (copépodes, petits crustacés, juvéniles de mollusques) qui constitue une ressource alimentaire essentielle pour de nombreuses espèces de poissons, comme les labridés ou les syngnathidés. Les herbiers servent également de nurserie à une multitude d’espèces d’intérêt halieutique (sars, daurades, saupes), ce qui explique leur importance stratégique pour la durabilité des ressources halieutiques locales.
Dans le Parc National des Calanques, les herbiers de posidonie sont aujourd’hui au cœur des programmes de conservation, car ils ont régressé d’environ 10 % en un siècle à l’échelle méditerranéenne, principalement sous l’effet des ancrages répétés, de l’eutrophisation et de la turbidité accrue liée aux aménagements côtiers. De nouvelles pratiques, comme l’installation de mouillages écologiques et la délimitation de zones interdites à l’ancrage, visent à limiter ces pressions. Pour vous, plaisancier ou plongeur, comprendre le rôle crucial de la posidonie, c’est déjà faire un premier pas pour adapter vos usages et contribuer concrètement à la protection de cet habitat clé.
Ichtyofaune endémique méditerranéenne et espèces patrimoniales des calanques
La diversité des habitats marins des Calanques se traduit par une ichtyofaune particulièrement riche, où se côtoient espèces strictement méditerranéennes et poissons plus largement répandus dans l’Atlantique voisin. La configuration en fjords calcaires et en plateaux immergés crée une mosaïque de conditions écologiques qui favorise la présence simultanée d’espèces littorales, de poissons de pleine eau et même, plus au large, de grands pélagiques. Pour le naturaliste comme pour le plongeur amateur, ces eaux constituent un terrain d’observation privilégié de l’évolution des populations de poissons en réponse aux politiques de protection mises en place depuis la création du Parc National des Calanques en 2012.
Parmi cette ichtyofaune, certaines espèces dites « patrimoniales » occupent une place particulière, soit en raison de leur statut de protection, soit du fait de leur raréfaction historique liée à la surpêche ou à la dégradation de leurs habitats. D’autres, plus communes, jouent un rôle écologique structurant dans les herbiers de posidonie, les champs coralligènes ou les grottes semi-obscures. Comprendre la dynamique de ces populations, c’est mieux saisir comment la biodiversité marine des Calanques répond aux efforts de gestion et aux pressions anthropiques contemporaines.
Population de mérous bruns epinephelus marginatus dans les grottes semi-obscures de sormiou
Le mérou brun (Epinephelus marginatus) est sans doute l’emblème de la faune ichthyenne des Calanques. Longtemps décimée par une intense pression de pêche, sa population a amorcé un spectaculaire retour depuis l’instauration de moratoires et la création de zones marines protégées. Autour de Sormiou et des îlots du Riou, les grottes semi-obscures et les éboulis rocheux de 15 à 40 mètres de profondeur offrent des refuges idéaux à cette espèce territoriale, qui affectionne les reliefs complexes où elle peut se dissimuler tout en guettant ses proies.
Les suivis scientifiques réalisés par plongée visuelle montrent une augmentation progressive des densités et des classes de taille, signe encourageant de la résilience de cet apex prédateur. Le cycle de vie particulier du mérou brun, hermaphrodite protogyne (d’abord femelle, puis mâle à partir d’un certain âge et d’une certaine taille), le rend cependant vulnérable à toute reprise de la pression de pêche ciblant les plus grands individus. Lors de vos plongées dans les grottes de Sormiou ou sur les tombants voisins, il n’est pas rare d’observer un mérou approcher sans crainte excessive : cette familiarité apparente rappelle autant l’efficacité des mesures de protection que la responsabilité des plongeurs à minimiser le dérangement.
Du point de vue écologique, le mérou joue un rôle clé dans la structuration des réseaux trophiques, en régulant les populations de céphalopodes et de poissons de fond. Sa présence en nombre croissant est souvent interprétée comme un indicateur positif de la santé globale des communautés benthiques. Toutefois, les épisodes de canicules marines ou les maladies émergentes pourraient, à l’avenir, fragiliser ces populations. La poursuite des programmes de suivi à long terme est donc essentielle pour anticiper d’éventuels retournements de tendance.
Assemblages de labridés endémiques : coris julis et symphodus roissali des herbiers rocheux
Les labridés, ou poissons-labres, constituent l’un des groupes les plus visibles et les plus colorés de l’ichtyofaune littorale des Calanques. Dans les herbiers rocheux mêlant blocs calcaires et touffes de posidonie, les populations de Coris julis (girelle commune) et de Symphodus roissali (crénilabre roissal) forment des assemblages caractéristiques des étages infralittoraux. Coris julis, avec son dimorphisme sexuel marqué, illustre bien la dynamique sociale des labridés : les mâles territoriaux arborent des livrées vives et surveillent de petits harems de femelles, tandis que les juvéniles adoptent une coloration plus discrète.
Symphodus roissali, plus inféodé aux zones mixtes rocheux-posidonie, construit des nids d’algues que le mâle défend vigoureusement pendant la période de reproduction. Ces comportements élaborés, facilement observables en apnée ou en plongée bouteille dans quelques mètres d’eau, font des labridés d’excellents modèles pour l’étude des relations entre comportement, structure de l’habitat et succès reproducteur. Vous l’aurez remarqué si vous avez déjà enfilé un masque dans les Calanques : ces petits poissons curieux s’approchent volontiers du plongeur, comme pour rappeler que les herbiers de posidonie ne sont pas de simples « prairies » inertes, mais des paysages vivants en perpétuel mouvement.
Au-delà de leur intérêt comportemental, les labridés jouent un rôle fonctionnel important en consommant une grande variété d’invertébrés benthiques (mollusques, crustacés, oursins juvéniles). Ils contribuent ainsi au contrôle des populations de brouteurs susceptibles de dégrader les habitats algaires ou coralligènes. Dans un contexte de changement global, la stabilité des assemblages de labridés pourrait donc influencer la trajectoire de résilience des écosystèmes littoraux des Calanques.
Colonies de chromis chromis et leurs interactions avec les formations coralligènes de morgiou
Autour des tombants de Morgiou et des pitons rocheux exposés au large, les nuages de castagnoles (Chromis chromis) sont un spectacle emblématique des plongées dans les Calanques. Ces petits poissons pélagiques, de couleur brun-violet chez l’adulte, forment des bancs denses qui se tiennent à quelques mètres au-dessus du substrat coralligène. En apparence anodines, ces colonies jouent un rôle essentiel dans le transfert de matière organique entre la colonne d’eau et le benthos : en se nourrissant de zooplancton, elles importent de l’énergie depuis le large vers les structures coralligènes qui servent de site de reproduction et de refuge.
La reproduction de Chromis chromis se déroule sur les parois et les dalles coralligènes, où les mâles choisissent des sites spécifiques pour y fixer les œufs qu’ils ventileront et défendront activement. Ces micro-terrasses d’incubation, souvent situées à la jonction entre coralligène et substrat nu, illustrent la manière dont la morphologie fine des habitats influence la biologie des espèces. Pour le plongeur, observer l’agitation d’un banc de castagnoles au-dessus d’un tombant de Morgiou, c’est un peu comme contempler la « circulation » d’une grande ville : une foule en mouvement constant, mais organisée autour de points fixes que sont les récifs coralligènes.
Les études récentes suggèrent que les fluctuations d’abondance de Chromis chromis peuvent avoir des répercussions sur la disponibilité en nutriments pour les communautés benthiques associées. Une diminution significative des bancs de castagnoles, par exemple liée à une modification du régime de prédation ou de la disponibilité en plancton, pourrait ainsi affecter indirectement la croissance des algues calcaires ou la dynamique des invertébrés filtreurs. Ce jeu d’interactions, souvent invisible à l’œil nu, illustre la complexité des réseaux écologiques qui soutiennent la biodiversité marine des Calanques.
Espèces cryptiques benthiques : gobius bucchichi et parablennius zvonimiri des failles rocheuses
À l’opposé des grands bancs de pélagiques, une partie importante de l’ichtyofaune des Calanques est composée d’espèces cryptiques, de petite taille et étroitement liées au substrat. Parmi elles, le gobie de Bucchich (Gobius bucchichi) et le blennie de Zvonimir (Parablennius zvonimiri) occupent les failles rocheuses, les interstices des éboulis et les zones de transition entre rocher et sable. Leurs colorations mimétiques, ponctuées de taches et de marbrures, leur permettent de se fondre dans le décor coralligène ou détritique, rendant leur observation délicate même pour les plongeurs expérimentés.
Ces espèces se nourrissent principalement de petits invertébrés benthiques et jouent un rôle de « recyclage » de la matière organique dans les microhabitats peu accessibles aux poissons plus grands. Elles constituent également une ressource alimentaire importante pour les prédateurs de taille moyenne (sars, rascasses, labridés de grande taille). Leur présence et leur abondance sont donc de bons indicateurs de la qualité des microhabitats rocheux, en particulier dans les zones soumises à des dépôts de sédiments fins ou à des perturbations mécaniques (ancrage, dragage ponctuel).
Pour les scientifiques, le défi consiste à mieux inventorier cette biodiversité discrète, souvent sous-estimée dans les suivis visuels classiques. Des méthodes complémentaires, comme la vidéo haute résolution, les relevés nocturnes ou l’ADN environnemental, commencent à être utilisées dans les Calanques pour affiner notre connaissance de ces communautés cryptiques. Vous le voyez, même les plus petites failles rocheuses abritent un monde caché, essentiel au fonctionnement global des écosystèmes côtiers.
Invertébrés marins remarquables et leur distribution bathymétrique spécifique
Au-delà des poissons, la biodiversité marine des Calanques repose sur une multitude d’invertébrés qui occupent toutes les strates de la colonne d’eau et des fonds. Éponges, cnidaires, mollusques, crustacés, échinodermes ou bryozoaires se répartissent selon des gradients précis de profondeur, de lumière et de hydrodynamisme. Cette distribution bathymétrique n’est pas aléatoire : chaque groupe exploite une « bande » de conditions physico-chimiques, un peu comme les étages de végétation en montagne.
Dans les petits fonds (0–20 m), dominent les communautés photophiles : oursins, étoiles de mer, anémones multicolores, grandes cigales de mer (Scyllarides latus) dans les anfractuosités rocheuses, ou encore poulpes qui utilisent les blocs de calcaire comme abri. En s’enfonçant, les peuplements se transforment : les éponges massives, les bryozoaires encroûtants et les coraux rouges (Corallium rubrum) apparaissent à partir de 20–30 m, profitant de la moindre luminosité et de courants plus réguliers. Plus bas encore, sur les pentes coralligènes profondes, certains invertébrés deviennent rares et très localisés, témoignant de conditions écologiques particulières.
Parmi les espèces remarquables, la grande nacre (Pinna nobilis) illustre bien cette dépendance à un habitat précis. Ce bivalve, l’un des plus grands coquillages du monde, s’enfonce verticalement dans les sables grossiers et les herbiers de posidonie entre 3 et 30 m. Longtemps abondante sur le littoral provençal, elle a subi ces dernières années une mortalité massive en Méditerranée occidentale due à un protozoaire pathogène. Dans les Calanques, quelques individus subsistent encore, principalement dans des zones abritées peu fréquentées. Les scientifiques s’attachent désormais à cartographier ces derniers refuges pour en suivre l’évolution et adapter, si possible, les mesures de protection.
Le corail rouge, quant à lui, illustre l’extrême lenteur de certains invertébrés constructeurs. Présent dans les surplombs ombragés et les grottes à partir de 20–30 m, il peut atteindre des âges de plusieurs décennies, voire de siècles. Sa récolte est aujourd’hui strictement réglementée, et les prélèvements sont interdits dans le cœur marin du Parc National des Calanques. Là encore, la répartition du corail rouge est fortement conditionnée par la profondeur, la qualité de l’eau et la stabilité des conditions thermiques : un simple épisode de turbidité ou un ancrage mal placé peuvent suffire à détruire plusieurs décennies de croissance.
Comprendre ces gradients bathymétriques permet de mieux zoner la protection : certaines espèces très sensibles n’apparaissent que dans des « fenêtres » de profondeur étroites, qui doivent être intégrées aux cartes de gestion. Pour le plongeur naturaliste, suivre la pente en observant comment la faune change au fil des mètres est une expérience fascinante, un peu comme descendre un versant alpin en passant des forêts de pins aux prairies subalpines, puis aux pierriers de haute altitude.
Microhabitats particuliers des grottes sous-marines de port-miou et en-vau
Les grottes sous-marines constituent l’un des microhabitats les plus singuliers de la biodiversité marine des Calanques. À Port-Miou comme à En-Vau, des réseaux de cavités karstiques s’ouvrent sous la ligne de rivage et se prolongent parfois sur plusieurs centaines de mètres sous la roche. Ces milieux, caractérisés par une obscurité quasi totale, des gradients de salinité complexes et une circulation d’eau souvent réduite, hébergent des communautés animales adaptées à des conditions extrêmes.
Dans la résurgence de Port-Miou, où se jette un vaste aquifère souterrain, les chercheurs ont mis en évidence des espèces de crustacés souterrains totalement dépourvus de pigmentation et d’yeux, comme Tethysbaena ledoyeri, nouvelle espèce décrite en 2020. Ces organismes stygobies vivent dans des eaux saumâtres, pauvres en nutriments, et se nourrissent probablement de biofilms bactériens. Leur présence rappelle que les Calanques, au-delà de la seule frange littorale, constituent un continuum écologique entre milieux terrestres, eaux souterraines et mer côtière.
Dans les grottes marines plus ouvertes, comme certaines cavités d’En-Vau accessibles aux plongeurs, la lumière résiduelle crée des zonations internes très marquées. À l’entrée de la grotte, des algues et des organismes photophiles subsistent encore ; plus on progresse vers le fond, plus les communautés sciaphiles dominent : éponges encroûtantes, bryozoaires délicats, coraux madréporaires non constructeurs. Aux points les plus obscurs, la faune devient clairsemée, composée d’espèces à métabolisme lent, parfois très spécialisées dans l’exploitation de la matière organique particulaire apportée par les courants.
Ces microhabitats sont particulièrement sensibles au dérangement : une simple augmentation de la turbidité, liée à un palmage trop énergique, peut recouvrir de sédiments fins les colonies filtrantes qui tapissent les parois. Vous êtes plongeur ou apnéiste et aimez explorer les cavités ? Un palmage doux, un éclairage modéré et le respect des distances avec les parois sont des règles simples qui permettent de profiter du spectacle sans en altérer l’équilibre fragile. À l’échelle de la gestion du parc, la connaissance fine de ces grottes sous-marines a conduit à limiter certains usages et à renforcer les efforts de sensibilisation des clubs de plongée.
Pressions anthropiques et résilience écologique des communautés marines calanquaises
Comme dans l’ensemble de la Méditerranée, les communautés marines des Calanques subissent une combinaison de pressions anthropiques : surfréquentation touristique, pollution chimique et plastique, bruit sous-marin, modification du trait de côte et, bien sûr, changement climatique. La proximité immédiate de l’agglomération marseillaise accentue ces contraintes : ruissellements urbains chargés de nutriments, résidus médicamenteux, microplastiques et rejets résiduels des stations d’épuration se concentrent dans les baies et les anses les plus fermées.
Les impacts les plus visibles concernent les herbiers de posidonie et les petits fonds rocheux. Les ancrages répétés arrachent les rhizomes, laissant derrière eux des « cicatrices » sableuses qui mettent des décennies à se recoloniser. Les filets abandonnés (filets fantômes) continuent de piéger poissons et invertébrés pendant des années, tandis que les cordages et les pneus autrefois utilisés comme corps-morts altèrent durablement les fonds meubles. Dans les grottes et sur les tombants coralligènes, les contacts accidentels des plongeurs peuvent casser des gorgones ou des coraux rouges dont la croissance est extrêmement lente.
Face à ces pressions, la résilience écologique des communautés marines calanquaises dépend de plusieurs facteurs : taille et connectivité des habitats, diversité génétique des populations, intensité des perturbations et, bien sûr, efficacité des mesures de gestion. Notez que certaines espèces, comme le mérou brun ou certains labridés, semblent répondre positivement aux restrictions de pêche, tandis que d’autres, comme la grande nacre, restent fortement menacées malgré les efforts de protection. La résilience ne signifie pas retour à l’état initial, mais capacité à retrouver un fonctionnement écologique acceptable après perturbation.
Le Parc National des Calanques a engagé plusieurs actions concrètes pour réduire les pressions directes : mise en place de zones de non-prélèvement, réglementation de la pêche professionnelle et de loisir, installation de mouillages écologiques, campagnes de ramassage des déchets et des filets fantômes en collaboration avec les clubs de plongée. Des partenariats avec des associations spécialisées en écologie marine permettent également de restaurer des sites dégradés, par exemple dans la calanque du Mugel à La Ciotat, où la recolonisation par la posidonie et la faune associée est suivie de près.
En parallèle, la sensibilisation des usagers joue un rôle central. Que vous soyez plaisancier, plongeur, pêcheur ou simple randonneur en bord de mer, vos choix individuels ont un impact cumulatif sur la biodiversité marine des Calanques. Choisir un bateau moins bruyant, limiter sa vitesse près du rivage, utiliser les mouillages installés plutôt que jeter l’ancre, éviter de nourrir les poissons, ou encore ramasser les déchets flottants croisés en mer : autant de gestes simples qui, multipliés par des milliers de visiteurs, peuvent changer la trajectoire de ces écosystèmes.
Protocoles de biomonitoring et indicateurs écologiques pour le suivi de la biodiversité
Pour piloter efficacement la gestion du Parc National des Calanques, il ne suffit pas de proclamer des mesures de protection : encore faut-il mesurer leur impact dans le temps. C’est tout l’objectif des protocoles de biomonitoring, qui permettent de suivre l’état de la biodiversité marine des Calanques à différentes échelles spatiales et temporelles. Ces suivis s’appuient sur des indicateurs écologiques standardisés, comparables d’une année sur l’autre et, lorsque c’est possible, d’un parc à l’autre en Méditerranée.
Parmi les outils utilisés, les transects en plongée autonome restent une méthode de référence : des plongeurs formés recensent de manière systématique les poissons, les invertébrés remarquables et la couverture d’habitats (posidonie, coralligène, rochers nus) le long de lignes prédéfinies. Ces données fournissent des indices de densité, de biomasse et de structure de taille pour les principales espèces cibles (mérou, corb, denti, labridés, etc.). En parallèle, des quadrats photographiques sont utilisés pour suivre la composition détaillée des communautés benthiques sur les tombants et les plateaux coralligènes, permettant de détecter d’éventuels changements subtils dans la dominance des espèces.
De nouveaux indicateurs, comme l’ADN environnemental (ADNe), complètent désormais ces approches visuelles. En filtrant quelques litres d’eau et en analysant le matériel génétique qui y est présent, il est possible de détecter la signature d’une vaste gamme d’espèces, y compris cryptiques ou nocturnes, sans les observer directement. Cette méthode, encore en plein développement, est testée dans les Calanques pour améliorer la détection précoce d’espèces envahissantes ou suivre la présence d’espèces rares. Elle illustre la manière dont les avancées technologiques peuvent enrichir notre vision des communautés marines.
Les herbiers de posidonie bénéficient également de protocoles spécifiques : mesure de la densité de faisceaux, suivi des limites inférieures et supérieures des herbiers, évaluation de la longueur et de la largeur des feuilles, analyses de la production de feuilles mortes échouées sur les plages. Ces indicateurs, utilisés à l’échelle de la Méditerranée, permettent de situer l’état des herbiers des Calanques par rapport à d’autres sites et de mesurer l’effet des politiques de réduction de l’ancrage ou de la pollution.
Enfin, les résultats de ce biomonitoring ne restent pas cantonnés aux rapports scientifiques. Ils alimentent les plans de gestion du parc, servent de base aux décisions réglementaires (par exemple, la création de nouvelles zones de quiétude ou l’ajustement des quotas de pêche), et sont de plus en plus partagés avec le public via des synthèses accessibles. De nombreux programmes de science participative impliquent d’ailleurs les clubs de plongée, les plaisanciers ou les associations locales dans la collecte de données simples (présence d’espèces emblématiques, signalement de déchets ou de filets fantômes, observation de blanchissements de gorgones). En devenant, vous aussi, un observateur attentif, vous pouvez contribuer directement à ce vaste effort collectif de connaissance et de préservation de la biodiversité marine des Calanques.